Adieu camarade, adieu l’ami

Je savais qu’un jour, je devrais écrire ces lignes ; mais pas si tôt ; pas si vite ; pas à cette date.

Notre camarade, mon camarade et j’ose dire ami, Tonio Gomez, figure incontournable de nombreuses luttes strasbourgeoises, est décédé ce 17 octobre 2026 au soir.

La veille, je l’avais vu à la conférence que nous avions organisée avec le collectif d’Ailleurs Nous Sommes d’Ici 67 (DNSI 67) sur le massacre du 17 octobre 1961. Il était bien fatigué, mais j’espérais cela passager. Au début de cette conférence, je rappelais l’importance de se souvenir de nos morts et nos mortes. Celles et ceux du crime d’État de 1961, mais aussi les plus récentes, à commencer par notre camarade Julie-Marie Ribaldi, décédée deux semaines avant.

Et j’étais loin de m’imaginer que deux jours plus tard, ce serait toi, Tonio, que je pleurerai.

Mourir un 17 octobre. Il faut le faire, toi, le vieux militant — et vieux est ici une louange — qui t’était battu pour obtenir précisément une place du 17 octobre 1961, avec le collectif DNSI 67 et d’autres. Mourir un jour d’une magnifique démonstration de colère et de rassemblement populaire, toi qui ne ratais des manifestations que contraint et forcé, comme ce fut le cas hélas pour cette manifestation incroyable du 17 octobre 2026 dont je sortais revigoré comme jamais. Sacré pied de nez que tu nous fais là, toi dont le sens de l’humour n’était pas forcément ton fort, c’est le moins qu’on puisse dire.

Je me rappelle cette fois où, lors d’un rassemblement, tu avais pris la parole. Avec M. on avait parié « quand est-ce que Tonio va parler de l’unité ? ». Et quand tu avais dit ce mot, on avait éclaté de rire en criant un grand « ouais ». Tu l’avais mal pris. Mais si on l’avait fait, c’est parce qu’on savait précisément que tu avais raison sur l’importance de l’unité des forces sociales, ce thème qui était ton leitmotiv ces derniers temps. À juste titre. Mille fois à juste titre.

Car c’est ce que je trouvais toujours intéressant chez toi : une capacité à articuler une radicalité anticapitaliste et une unité la plus large. J’y découvrais ainsi mieux la raison d’être de la LCR puis du NPA dont tu étais l’un des piliers strasbourgeois.

Et puis, il y avait toutes ces discussions où tu racontais l’histoire des mouvements d’émancipation, que ce soit à Strasbourg ou à l’International. Et cela dès notre première rencontre, en 2010 alors que je représentais les Jeunes Écologistes Alsace au sein du collectif d’Ailleurs Nous sommes d’Ici. L’historien que je suis aurait sans doute eu des choses à dire, mais le militant avait surtout à écouter.

Sans oublier bien sûr les discussions stratégiques interminables, mais toujours respectueuses et souvent très théoriques après les réunions du collectif Ni Nuke Ni Schiste, dans ce bar de la Krutenau juste avant que j’aille finir dans la nuit d’écrire mon mémoire de master.

Ce sont tous ces éléments — et mes convictions aussi — qui m’ont fait apparaître comme une évidence qu’à mon retour à Strasbourg après dix ans en Suisse, je reviendrais à nouveau au collectif DNSI, même si j’avais quitté les Jeunes Écologistes et EELV. Et j’y ai retrouvé avec joie Tonio, Isabelle, Sylviane, et d’autres personnes ; bien sûr on ne milite pas que pour des amies, mais on ne milite pas sans amies. Parce que militer nous fait nouer de l’amitié, et parce que l’amitié nous aide à militer.

On ne peut évidemment pas parler de toi, Tonio, sans parler de ta compagne, Isabelle. Qu’est-ce que j’avais ri et souris intérieurement quand vous m’aviez raconté que vous vous étiez rencontrés à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne — j’étais alors moi-même membre de l’antenne de Strasbourg — dont vous aviez été expulsés parce que membre de la Ligue et non pas du parti communiste ! De l’extérieur, vous formiez un couple admirable : des militantes anciennes qui forgent le respect des nouvelleux, en dépit des désaccords possibles.

Alors, en dépit, ou plutôt à cause, de la montée du racisme, de l’extrême droite et de l’extrême centre, on a continué le combat à DNSI 67. Contre la collaboration de la mairie EELV avec la préfecture pour expulser les camps de migrantes. Contre les ignobles lois racistes votées par la Macronie alliée au Rassemblement National. Pour la mémoire des morts et mortes du racisme, que ce soit en 1961 ou dans la méditerranée d’aujourd’hui.

On a continué le combat avec toi. Et on le continuera. Aussi avec toi, même si sans toi. On le continuera jusqu’à ce qu’un jour nous ne disions plus « Pierre par pierre, mur par mur, nous détruirons les centres de rétention », mais bel et bien « Pierre par pierre, mur par mur, nous avons détruit les centres de rétention ».

Merci Tonio. Tu nous manqueras.