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Maïeul Rouquette

Cet axiome faussement clair

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mercredi 26 août 2009 à 14h46

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Je viens de terminer la lecture du livre de Bernard Sesbouë [1], Hors de l’Église, pas de salut : Histoire d’une formule et problèmes d’interprétation [2], qui traite de « cet axiome faussement clair » (Yves Congar) : extra ecclesiam nulla salus.

Ce livre se présente en deux parties : une première, la plus importante, développe une approche historique sur la naissance, l’extension puis la régression et la « mise sous le boisseau » de cette formule. La seconde se veut plus théologique : elle pose la question de la relation de cette formule avec l’affirmation de l’unité et de l’unicité du Christ, de la problématique de la continuité et de la rupture dans les affirmations théologiques, puis des problèmes d’interprétation des documents magistériels [3].

Bien sûr, les deux parties sont liées : on ne peut réfléchir au problème théologique des discontinuités diachroniques (et synchroniques) des énoncés théologiques qu’en ayant constaté l’ampleur – ou la non ampleur – de ces discontinuité. De même, l’analyse historique, en replaçant dans son contexte chaque (re)formulation de cet adage permet d’en mesurer le sens, et d’éviter ainsi un « fondamentalisme magistériel ».

Ce texte ne veut pas être un résumé du livre, mais simplement l’exposé de quelques remarques et réflexions personnelles.

Approche historique

La formule se trouve en tension constante avec l’affirmation de la volonté universelle de salut. Elle naît d’abord pour s’appliquer uniquement à ceux qui quittent d’eux même l’Église. Puis son sens s’étend, à partir du début du Moyen-Âge à tout ceux qui sont matériellement hors de l’Église, sans nécessairement y avoir été auparavant. De plus, l’appartenance à l’Église se confond avec l’appartenance avec l’Église Romaine et avec la communion avec le pontife romain. Le Concile de Florence (1442) marque sans doute une apogée dans cette extension du sens de la formule, bien qu’il reconnaisse dans un même temps le statut d’Église aux Église orientales, y compris non chalcédoniennes [4].

Le 16e siècle voit un affaiblissement du sens de la formule, avec la découverte de nombreux peuples non christianisés, les 17e et 18e siècles également, mais cela à cause des « excès » jansénistes, affirmant « hors de l’Église, pas de grâce ».

Le 19e siècle dira qu’elle ne s’applique qu’en cas de refus coupable de l’Église. Paradoxalement, alors que son sens « s’affaiblit », son statut s’élève : il passe du statut d’enseignement traditionnel à celui de dogme, voire d’article de foi [5].

Le 20e siècle, notamment avec Vatican II mais déjà avant avec Henri de Lubac marque une « révolution copernicienne », puisque la formulation « négative » est transformée en formulation « positive » : on passe de « hors de l’Église pas de salut » à « le salut par l’Église », et cet axiome est compris comme un rappel de la mission de l’Église d’annoncer le salut. De plus, on ramène cette formule, que Vatican II ne mentionne pas mais auquel il songe, à son fondement christologique : c’est en Christ que le salut, la réconciliation de Dieu avec l’homme et la déification de l’homme, est rendu possible.

Le extra n’est plus compris dans un sens géographique, matériel, mais dans un sens logique : non plus « hors de l’Église », mais « sans l’Église », car l’Église est liée au Christ, elle est témoin de « l’événement Christ » accompli en Jésus.

Quelques remarques personnelles sur le livre

Assurément, le livre est construit de manière à faciliter sa compréhension : les résumés en fin de chaque chapitre aident grandement. Cependant, il use de termes théologiques techniques, qui mériteraient d’être éclaircis, soi par des notes de bas de page, soi par un lexique [6]. Je pense à des termes comme « infaillibilité », « nécessité de moyen », « nécessité de précepte ».

Si le livre s’intéresse au sens de la formule dans l’Église Catholique Romaine, il propose cependant un chapitre sur sa présence dans les autres confessions chrétiennes, et sur des parallèles possibles dans d’autres religions. Il est cependant dommage qu’il se limite au judaïsme et à l’islam, tout en mentionnant en note de bas de page le bouddhisme.

La partie concernant « la dialectique de la vérité » et « quelques principes sur l’herméneutique magistérielles » est forte intéressante pour le catholique « romain » formé en théologie protestante que je suis. Cependant, il est encore dommage que ne soit pas présenté, en annexe peut-être, les différents types de documents magistériels ; ainsi qu’est-ce qu’un document « engageant le magistère ordinaire ? » . Bien sûr, ce n’est pas l’objet du livre, mais cela aurait aidé à sa compréhension plus fine.

Un certain Joseph Ratzinger

Le livre cite à de nombreuses reprises Joseph Ratzinger, le futur Benoît XVI, et son livre Le nouveau peuple de Dieu (1971). J’y découvre un Ratzinger assez, voire très, ouvert, loin du Benoît Treize et Trois ! Il faut dire que ce livre a été écrit juste après Vatican II. Est-ce que l’actuel Pape considérerait encore « comme un “progrès notable” le fait que la “nécéssité de moyen” [7] en ce qui concerne l’Église soit affaiblie » lors de l’affaire Feeney (1949) [8] ? Je m’interroge.

Église visible et invisible

Je pensais que la distinction être « Église visible » et « Église invisible » [9] était typiquement protestante. Et bien, si on suit ce que dit Sesbouë, il semblerait que non. Dans le milieu catholique, on trouve la différence, jusqu’aux 19e siècle, entre « âme de l’Église » et « corps de l’Église », qui est semblable à celle entre « Église invisible » et « Église visible ». Cette formulation a été abandonnée, car trop proche de la distinction protestante.

Cependant Vatican II affirme la différence entre l’Église Corps Mystique du Christ, et l’Église institution, Catholique Romaine, la première « subsistant » dans la seconde, voire, de manière moins complète – du point de vue romain, dans les Églises et communautés ecclésiales [10] séparées de Rome.

Extra Ecclesiam Nulla Salus

Revenons au sujet du livre : comment comprendre aujourd’hui cette formulation ?

Je cite ici deux auteurs, Karl Barth et Bernard Sesbouë.

Le premier, protestant :

Ce qui est vrai, c’est ceci : extra Christum nulla salus. L’Église n’est que la forme d’existence sous laquelle le Christ rencontre le monde dans l’histoire. (…) Ce n’est pas en dehors de l’Église, mais bien en dehors de l’appartenance de tous les hommes à Jésus-Christ, que l’Église reconnaît, confesse et affirme qu’il n’y a pas de salut. La même prudence commande de ne jamais prétendre que la participation au salut du monde accompli par Jésus-Christ soit liée absolument à la médiation de l’Église et donc à sa prédication. (…) Tout ce qu’on peut dire de la communauté chrétienne – et cela avec la plus grand rigueur – c’est uniquement ceci : extra ecclesiam nulla revelatio, nulla fides, nulla cognitio salutis [11]. [12]

Le second, catholique :

L’adage affirme qu’il n’y a pas de salut sous le ciel pour aucun homme sans le Christ et pour cette raison sans l’Église qu’il a instituée. Ceci veut dire que la médiation du Christ est nécessaire au salut de tous, et que l’Église joue un rôle ministériel dans cette médiation. [13]

On voit là la différence qui existe encore entre catholiques et protestants sur la question du rôle de l’Église dans le salut. Si les deux auteurs sont d’accord pour dire que le extra ecclesiam est d’abord un énoncé christologique, Sesbouë donne à l’Église un « rôle ministériel », un rôle de service, alors que Barth ne lui donne qu’un rôle d’enseignant du salut [14], non d’agent, et ceci en conformité avec la tradition protestante, qui veut que l’Église soit d’abord une école [15].

Cependant, alors que la compréhension du salut n’est plus aujourd’hui d’ordre post-mortem mais d’ordre existentielle, peut on dire qu’il existe un salut sans la connaissance de celui-ci ? Auquel cas, il est vrai de dire que « sans l’Église, pas de connaissance du salut, donc pas d’appropriation du salut, donc pas de salut » [16].

Conclusion générale

Un livre fort intéressant sur un sujet difficile, mais qui mériterait quelques annexes lexicographiques pour être un peu plus clair.

Ps : « Les chrétiens anonymes » de Karl Rahner

L’auteur cite à certain moment la thèse des « chrétiens anonymes » de Karl Rahner, sans pour autant l’expliciter.

J’ai eu à rédiger une dissertation sur le sujet « la thèse des chrétiens anonymes vous paraît-elle acceptable ? », je vous la livre en lecture en pièce jointe.

La théorie du chrétien anonyme
Dissertation ...

[1Jésuite, Théologien, co-président catholique du groupe œcuménique des Dombes

[2Paris, Desclée de Brouwer, 2004

[3C’est à dire, et pour simplifier, en milieu catholique romain, de ceux émanent de Rome et des Conciles.

[4C’est à dire rejetant le concile de Chalcédoine.

[5Du point de vue romain, ces trois éléments ne relèvent pas du même « degré de vérité ».

[6Cette seconde solution me paraît plus appropriée, puisque le sens de ces terme techniques a pu varier au cours du temps.

[7C’est à dire une nécessité nécessaire en tout temps, et non pas seulement si elle est réalisable.

[8Bernard Sesbouë, op. cit. p.205.

[9C’est à dire, pour résumé, entre l’institution – ou les institutions – et l’ensemble de ceux qui sont sauvés

[10Signalons d’ailleurs que si Vatican II, dans Unitatis Redintegratio, fait cette différence entre Églises et communautés ecclésiales, ce n’est pas, comme le fait Dominus Jesus, pour nier le qualité d’Églises aux Églises protestantes, mais parce que certaines communautés refusaient d’appliquer à elles même ce terme – on songe au rejet du terme Kirche par Luther, lui donnant comme fausse origine curia.

[11Hors de l’Église, nulle révélation, nulle foi, nulle connaissance du salut

[12K. Barth, Dogmatique I, 3, §62 ; trad. fr. Labor et Fides, Genève, t. 19, 1967, p.50-51

[13Bernard Sesbouë, op. cit., p. 364

[14Toutefois, la phrase citée semble dire que l’Église permet la génération de la foi, ce qui est étonnant, car du point de vue protestant, c’est la foi qui engendre l’Église et non l’inverse. Toutefois, Hans Küng, dans son live Qu’est ce que l’Église tranche ce problème de la poule et de l’œuf (de la graine et de l’arbre selon l’expression allemande), en disant que ce n’est ni la foi, ni l’Église qui est première, mais Dieu et le Christ.

[15Voir à ce sujet Raphaël Picon et Laurent Gagnebin, Le protestantisme : la foi insoumise, Paris, Flammarion, 2007.

[16A condition qu’on limite le salut au sens chrétien, et encore, dans son sens existentiel et non pas socio-économico-politique.


Commentaire

1 Le samedi 2 août 2014 à 15h14 par Gabriel18

Nombre d’articles en ligne ne possèdent pas ce ton juste, ça mute plaisamment ! Ronnie du comparateur banques 2014

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