Aller à l'accueil | Aller au menu | Aller au contenu | M'écrire | Aller à la citation | Aller aux pétitions
Maïeul Rouquette

Au sujet de l’eucharistie ...

|

mardi 17 mars 2009 à 19h38

Enregistrer au format PDF

Ce petit billet se veut un ensemble de réflexions et remarques sur l’eucharistie, ce signe distinctif du culte chrétien.

Avant de commencer, je signale l’excellent livre du Jésuite Xavier Léon-Dufour, Le Partage Du Pain Eucharistique Selon Le Nouveau Testament, qui est plus exégétique que théologique.

Je relèverai d’abord les multiples sens de l’eucharistie, puis aborderai quelques problèmes œcuméniques : l’eucharistie comme « sacrifice », le lien entre eucharistie et ministère, la question du sacrement source ou signe de la grâce, la place de l’Eucharistie dans le culte, le mode de présence du Christ.

Cependant, je reconnaît que ma démarche est assez catholico-centrée : en effet, je parle d’abord d’eucharistie, qui est un terme utilisé d’abord par les catholiques.

L’eucharistie comme action de grâce

Sens premier du mot « eucharistie » : rendre grâce. C’est sans doute en ce sens que l’eucharistie est spécifiquement chrétien, et que seul les baptisés peuvent y participer.

Je sais que le Synode de l’ERF avait proposé d’ouvrir la Sainte-Cène aux non baptisés, au motif qu’il s’agit d’un signe de partage. J’ignore la décision prise. Mais à titre personnel, il me semble que pour participer à l’eucharistie, il est nécessaire d’avoir un minimum de foi chrétienne. À la rigueur, nous pourrions envisager une ouverture aux catéchumènes.

Ceci dit, dans la pratique, je vois mal un prêtre ou un pasteur demandant à chaque personne qui se présente son certificat de baptême.

C’est ce lien entre action de grâce et partage du pain qui, me semble-t-il, fait que, dans la messe catholique, la prononciation du Credo ou du Symbole des Apôtres [1] précède l’eucharistie.

L’eucharistie comme invitation à l’action pour un monde meilleur

Sans doute un des sens le plus oublié. Et pourtant, sans doute un des ponts possibles en matière de dialogue œcuménique, via la diaconie. Ce sens rejoint directement le sens précédant. En effet, une action de grâce, un culte, sans action pour la justice déplait à Dieu.

521 Je hais, je méprise vos fêtes et je ne puis sentir vos réunions solennelles.
22 Quand vous m’offrez des holocaustes... vos oblations, je ne les agrée pas, le sacrifice de vos bêtes grasses, je ne le regarde pas.
23 Écarte de moi le bruit de tes cantiques, que je n’entende pas la musique de tes harpes !
24 Mais que le droit coule comme de l’eau, et la justice, comme un torrent qui ne tarit pas.

Am 5,21-24 (Bible de Jérusalem)

Xavier Léon-Dufour soutient que l’eucharistie est un signe de contestation social dans la mesure où toutes les catégories sociales y participent, et qu’ainsi elle récuse un ordre social fondé sur la distinction.
Ceci dit, cela ne risque-t-il pas au contraire une manière de faire semblant d’atténuer les conflits de classe existants ? Mais en tant que repas où tous avons la même part, l’eucharistie est contestation des inégalités sociales.

Citons ce passage de Maurice Zundel :

Au cœur du culte chrétien, ce souci de l’homme est si formellement inscrit que le repas du Seigneur n’aurait plus aucun sens s’il n’était cautionné, au moins dans le secret de quelques âmes, par cet amour sans frontières (...) qui exige que nous partagions notre pain avec tout les hommes et tout les peuples - en étant les premiers à réclamer et à proposer les réformes économiques, démographiques et techniques indispensables à une juste circulation des biens - pour participer sans sacrilège à la fraction du pain, où le Seigneur veut nous rassembler tous comme un seul corps sous un seul chef.

D’ailleurs, entre 1789 et 1848, les socialistes chrétiens comparaient volontiers eucharistie et banquet républicain.

L’eucharistie comme repas et signe d’unité de l’Église

Manger n’est pas un acte anodin, un banquet présente l’unité du groupe qui partage le repas autour d’un thème : ici en l’occurrence autour de la reconnaissance de Christ comme Seigneur, et de l’appartenance à une même communauté de foi.

En ce sens, l’eucharistie est signe de l’Église. Mais dans un même temps, elle est ecclesiogénéte : elle engendre l’Église. « L’Église fait l’eucharistie, comme l’eucharistie fait l’Église », dixit Xavier Léon-Dufour.

C’est d’ailleurs pour cela que le droit canon considère que, en principe, un chrétien non catholique ne peut pas participer à l’eucharistie catholique [2].

Cela est logique dans le système de pensée catholique romain, puisqu’il n’y a pas de communions ecclésiales entre l’Église Catholique Romaine et les autres Églises. Cela me paraît assez idiot, mais bon.

La liturgie catholique mentionne ce symbole d’unité par le geste de rupture de l’unique hostie, que l’on partage, et certaines liturgies protestantes [3] par le fait de passer le pain de mains en mains.

L’eucharistie comme prémisse du temps eschatologiques

L’eucharistie, en tant que repas en présence du Christ, est un prémisse, un avant goût du Royaume qui vient. Le thème du repas, du banquet, pour désigner le Royaume est en effet récurrent dans le Nouveau Testament.

2228 « Vous êtes, vous, ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves ;
29 et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi :
30 vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël.

Lc 22,28-30 (Bible de Jérusalem)

Les passages sur « l’institution » de l’eucharistie mentionnent effectivement cette dimension eschatologique.

2629 Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai avec vous, nouveau, dans le Royaume de mon Père. »

Mt 26,29 (Bible de Jérusalem)

1425 En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu’au jour où je boirai le vin nouveau dans le Royaume de Dieu. »

Mc 14,25 (Bible de Jérusalem)

2215 Et il leur dit : « J’ai ardemment désiré manger cette pâque avec vous avant de souffrir ;
16 car je vous le dis, jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle s’accomplisse dans le Royaume de Dieu. »

Lc 22,15-16 (Bible de Jérusalem)

2217 Puis, ayant reçu une coupe, il rendit grâces et dit : « Prenez ceci, et partagez entre vous ;
18 car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu’à ce que le Royaume de Dieu soit venu. »

Lc 22,17-18 (Bible de Jérusalem)

L’eucharistie comme rappel de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ

Si l’eucharistie est tendue vers le futur, elle est aussi tendue vers le passé. On retrouve chez Luc et Paul la dimension mémorielle :

2219 Puis, prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous ; faites cela en mémoire de moi. »

Lc 22,19 (Bible de Jérusalem)

1123 Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain
24 et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. »
25 De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. »
26 Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

1 Co 11,23-26 (Bible de Jérusalem)

Ceci à la façon du repas pascal d’Israël :

135 Quand Yahvé t’aura fait entrer dans la terre des Cananéens, des Hittites, des Amorites, des Hivvites et des Jébuséens, qu’il a juré à tes pères de te donner, terre qui ruisselle de lait et de miel, tu pratiqueras ce rite en ce même mois.
6 Pendant sept jours tu mangeras des azymes et le septième jour il y aura une fête pour Yahvé.
7 Ce sont des azymes que l’on mangera pendant les sept jours et l’on ne verra pas chez toi de pain levé, ni on ne verra chez toi de levain, dans tout ton territoire.
8 Ce jour-là, tu parleras ainsi à ton fils : « C’est à cause de ce que Yahvé a fait pour moi lors de ma sortie d’Égypte. »
9 Ce sera pour toi un signe sur ta main, un mémorial sur ton front, afin que la loi de Yahvé soit toujours dans ta bouche, car c’est à main forte que Yahvé t’a fait sortir d’Égypte.

Ex 13,5-9 (Bible de Jérusalem)

161 Observe le mois d’Abib et célèbre une Pâque pour Yahvé ton Dieu, car c’est au mois d’Abib que Yahvé ton Dieu, la nuit, t’a fait sortir d’Égypte.
2 Tu immoleras pour Yahvé ton Dieu une pâque de gros et de petit bétail, au lieu choisi par Yahvé ton Dieu pour y faire habiter son nom.
3 Tu ne mangeras pas, avec la victime, de pain fermenté ; pendant sept jours tu mangeras avec elle des azymes - un pain de misère - car c’est en toute hâte que tu es sorti du pays d’Égypte : ainsi tu te souviendras, tous les jours de ta vie, du jour où tu sortis du pays d’Égypte.
4 Pendant sept jours on ne verra pas chez toi de levain, sur tout ton territoire, et de la chair que tu auras sacrifiée le soir du premier jour rien ne devra être gardé jusqu’au lendemain.

Dt 16,1-4 (Bible de Jérusalem)

C’est à cause de cette dimension mémorielle que la messe catholique inclut le kérygme, la proclamation de la mort et de la résurrection du Christ, dans la liturgie eucharistique.

L’eucharistie comme signe de l’alliance

A l’heure actuelle, on, moi le premier, a du mal à comprendre la Croix comme nécessaire à l’alliance entre Dieu et les hommes. Je renvoi à Xavier Léon-Dufour pour une compréhension possible de la croix comme signe de l’alliance sans sombrer dans des interprétations sacrificielles.

Signalons cependant ce passage de Luc :

2220 Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous.

Lc 22,20 (Bible de Jérusalem)

Il renvoie à une prophétie de Jérémie :

3131 Voici venir des jours oracle de Yahvé où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle.
32 Non pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères, le jour où je les pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte mon alliance qu’eux-mêmes ont rompue bien que je fusse leur Maître, oracle de Yahvé !
33 Mais voici l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël après ces jours-là, oracle de Yahvé. Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple.
34 Ils n’auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : « Ayez la connaissance de Yahvé ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands oracle de Yahvé parce que je vais pardonner leur crime et ne plus me souvenir de leur péché.

Jr 31,31-34 (Bible de Jérusalem)

Ainsi, l’eucharistie, en tant qu’elle préfigure la Croix, est signe de l’Alliance. Mais pas seulement en tant que précédent la croix…

Je pense à un rite catholique, non présent chez les protestants, qui est la coupe le geste de couper le vin avec l’eau en mentionnant « Comme cette eau ce mélange au vin, puisse notre humanité se mêler à la divinité de celui qui a pris notre humanité ». Assurément, l’Incarnation est sans doute un des plus beau signe de l’Alliance passé entre Dieu et les hommes.

L’eucharistie comme sacrifice ?

Nous commençons à aborder les problèmes œcuméniques délicats.

Même si la « nouvelle » liturgie catholique insiste plus sur la dimension de repas que sur l’aspect de sacrifice dans l’eucharistie, il n’en demeure pas moins qu’elle mentionne « le sacrifice de toute l’Église ».

A ma connaissance il existe deux critiques de l’eucharistie comme sacrifice.

L’une protestante, mentionné dès le 16ème siècle, donc la forme la plus célèbre est sans doute l’affaire des placards, qui critique cette notion au nom de l’unique sacrifice du Christ.

L’autre est catholique, contemporaine et plus « progressiste », qui conteste cette notion au nom d’un refus d’une sorte de « deal » entre Dieu et les hommes, bref au nom du refus du sacrifice.

Xavier Léon-Dufour mentionne dans son livre une compréhension acceptable de la messe comme « sacrifice » : anthropologiquement, le sacrifice est un rite qui rapproche le divin et les hommes. Or l’eucharistie est un moment où la proximité entre Dieu et les hommes est vécu [4]. Ceci dit, je ne suis pas sûr que tout les théologiens catholiques comprennent ainsi le sacrifice de la messe !

L’eucharistie et le ministère

Dans le catholicisme, seul un ministre ordonné peut procéder au sacrement [5]. Dans le protestantisme, au nom du sacerdoce universel, n’importe qui peut, mais il vaut mieux que cela soit un ministre reconnu.
J’avoue ne pas trop voir comment réconcilier ces deux points de vue. C’est d’ailleurs sur ce point du ministère qu’achoppe la plupart des dialogues œcuménique doctrinaux.

Le sacrement : source ou signe de la grâce ?

Le sacrement est considéré comme « le signe visible d’une grâce invisible », unanimement par catholique, luthérien et réformé. Sauf que :
-  les catholiques considèrent que le sacrement est un véhicule de la grâce, qu’il est efficace ex opere operato. « Ils réalisent effectivement la grâce qu’ils signifient en vertu de l’action du Christ et par la puissance de l’Esprit » [6]. « Cependant, les effets de la grâce dépendent aussi des dispositions (…) de celui qui les reçoit » [7]
-  les réformés calvinistes considèrent qu’ils manifestent la grâce déjà présente : « Nous croyons que les Sacrements sont ajoutés à la Parole pour nous la confirmer plus amplement, afin de nous servir de gages et de preuves de la grâce de Dieu, de sorte qu’à cause de notre faiblesse et de notre ignorance, ils concourent à soulager et à aider notre foi. » [8] , ceci dit, ils considèrent aussi que Dieu agit par eux : « Nous croyons que les Sacrements sont des signes extérieurs au moyen desquels Dieu agit par la puissance de son Esprit, afin de nous y rien représenter en vain. Nous sommes toutefois persuadés que toute la substance et la réalité des Sacrements est en Jésus-Christ. » [9].
-  Les luthériens considèrent qu’ils transmettent la grâce qui est reçue dans la foi « En ce qui concerne l’emploi des Sacrements, nous enseignons que les Sacrements n’ont pas été institués seulement pour être des signes visibles auxquels on reconnaît les chrétiens, mais aussi des signes et des témoignages de la bonne volonté de Dieu envers nous, institués pour réveiller et affermir notre foi. C’est pourquoi ils exigent la foi, et ne sont employés correctement que si on les reçoit avec foi et si on s’en sert pour consolider la foi. » [10] « par le Baptême la grâce divine nous est offerte » [11].

Quelques remarques sont nécessaires :
-  chez les catholiques la formule ex opere operato est d’abord employée pour lutter contre les donatistes, qui rejettent les ministres ordonnés qui ont « failli » au moment des persécution. La formule est donc là pour signaler que la puissance de Dieu ne dépend pas de la qualité des hommes qui exercent les sacrements. Paradoxalement, la critique protestante reproche à cette formule de lier la puissance de Dieu aux hommes, en faisant des sacrements un rite magique.
-  Réformés (Calvinistes), Luthériens et Catholiques reconnaissent à la foi l’importance de la foi dans la réception des sacrements et l’œuvre de Dieu dans les sacrements. Il me semble donc qu’il ne s’agit dans notre cas que d’une question de mots et d’accents. Le problème est sans doute plus délicat pour les Zwingliens. Je renvoi aussi au texte du groupe de Dombes sur Sacrement, Église, Ministères.

Quel place de l’eucharistie dans le culte ?

L’Église Catholique a longtemps fait de l’eucharistie le centre de la messe. Si elle conserve son rôle prépondérant, la lecture et la prédication de l’Évangile ont vu leur rôle accru avec le Nouveau Missel.

Les réformés au contraire ont souvent négligé à mon goût la Sainte-Cène : à Genève, du temps de Calvin, elle n’était pratiquée que quatre foi l’an. Toutefois depuis le 19e siècle, la Cène est remise en valeur. Mais dans de nombreuses paroisses réformées, elle n’est encore célébrée qu’une foi par mois. Ce qui, à titre personnel, me gêne : lorsque j’ai assisté à mon premier culte réformé, il y a un an, il n’y avait pas de Sainte-Cène, et je sentais un manque [12].

Les luthériens ont, à mon avis, trouvé un équilibre entre les deux.
Parole Visible (Sacrement) et Parole Audible (Prédication et Lecture) sont comme les deux pieds d’un culte chrétien, qui devraient être équilibrés.

Citons ces mots de Jean Marc Ela, dans Repenser la théologie Africain :

(…) au sein des confessions ecclésiales, une plus grand écoute des autres a permis de rétablir un meilleur équilibre entre la Parole et le Sacrement dans la célébration chrétienne. Dans l’horizon œcuménique où la Bible devient un chemin d’unité entre les chrétiens et les Églises, on ne conçoit pas la Parole sans Sacrement. De même, il n’y a pas de Sacrement sans Parole. Ainsi l’eucharistie, comme tout sacrement, doit baigner, pour ainsi dire, dans la Parole de Dieu. Insistons sur ce rapport de l’Église à la parole où Dieu lui même est rendu présent chaque foi que l’Évangile est proclamé et annoncé. (…)

Mode de présence du Christ dans l’Eucharistie

Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas sur le mode de présence du Christ que les Protestants ne peuvent, en droit canon, participer couramment à l’Eucharistie Catholique, mais sur le problème de la communion ecclésiale [13]. Comme je l’ai dit, je trouve cela assez stupide, mais bon [14].

Le livre de Xavier Léon Dufour cite à un moment un dogmaticien catholique sur le problème de la transsubstantiation. Celui-ci explique deux choses fortes intéressantes me semle-t-il :
-  D’une part, le terme transsubstantiation est une des manières catholiques de dire la présence du Christ au moment de l’Eucharistie, mais pas la seule.
-  D’autre part, il y une incompréhension sur le sens de « substance ». En effet, pour le langage contemporain, substance est synonyme de matière. Ainsi la substance d’un pull c’est d’être en laine [15]. Alors que le sens primitif est « ce qui demeure au delà des variantes ». La substance d’un pull, c’est donc de tenir chaud. Dans ce livre, Léon-Dufour « vilipende » une certaine piété populaire qui comprend la transsubstantiation comme un changement de matière : au point par exemple de ne pas faire de sport après avoir communié au sang du Christ, par peur de le répandre en se blessant ( !).

Ainsi, la doctrine de la transsubstantiation signale que le pain n’a plus de valeurs en tant que tel, mais en tant qu’il est signe de la présence du Christ seulement. Cependant dans ce cas, pourquoi la communion sous des formes « acculturés », par exemple de galette de riz en Asie, semble poser tant de problème à Rome ?

La doctrine luthérienne de la consubstantiation insiste sur le fait que le Christ est présent, mais que le pain à encore de la valeur en tant que tel. Il tient aussi à une compréhension grammaticale du lien entre sujet et prédicat. Luther l’explique dans un de ses propos de table.

Je cite ici une note de bas de page de L’introduction à la Théologie Systématique publié en 2008 chez Labor et Fides, p. 329 (note 86).

Il [=Luther] développe l’idée suivante : les paroles de l’institution disent « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » La philosophie Aristotélicienne soutenait déjà que, dans une proposition affirmative, le sujet et le prédicat sont pris pour identiques. Il s’agit alors d’une identité entre deux réalités (pains et corps) et non d’une annihilation d’une réalité en faveur de la création d’une autre réalité (corps). Au lieu de laisser le mystère de l’identité entre le corps et le pain, la doctrine de la transsubstantiation supprime la substance du pain pour faire place au corps du Christ. Luther ose même une analogie avec la Christologie qui confesse l’identité de l’homme et de Dieu dans la personne de Jésus-Christ : « cet homme est Dieu »

Ainsi, pour les Luthériens « orthodoxes », « le vrai corps et le vrai sang de Christ sont réellement présents, distribués et reçus dans la Cène, sous les espèces du pain et du vin » » [16]

La doctrine réformé calvinienne (pas la Zwinglienne) affirme la présence réelle mais spirituelle du Christ. Le Christ est bien présent, mais via l’esprit Saint.

Cela tient notamment à la Christologie calvinienne, qui refuse la communication des idiomes – des propriétés - entre le divin et l’humain en Jésus-Christ. Le corps étant humain, il ne peut être présent qu’en un seul lieu, au ciel après l’ascension.

Citons le Catéchisme de Calvin pour y voir plus clair [17].

Le ministre : Qu’est ce que nous représente le pain et le vin, qui nous sont donnés en la Cène ?

L’enfant : Il nous représente que le Corps et le Sang de Jésus-Christ ont telle vertu envers nos âmes que le pain et le vin ont envers nos corps

Le ministre : Entend tu que le corps de Jésus-Christ soit enclos au pain et son sang au vin ?

L’enfant : Non pas.

Le ministre Où faut-il que nous cherchions Jésus-Christ pour en avoir la friction ?

L’enfant : Au ciel, en la gloire de Dieu son Père.

La concorde Luenberg, entre protestants, datant de 1973, affirme que

Dans la Cène, Jésus-Christ, le ressuscité, s’offre lui-même, en son corps et en son sang donnés pour tous, par la promesse de sa parole, avec le pain et le vin.

A titre personnel, je considère qu’aucune des trois formulations ne convient au 21e siècle. Je me cite moi même dans mon rapport de stage sur les jeu de rôle :

Toute la difficulté consiste alors à expliquer les expressions théologiques d’hier avec les mots d’aujourd’hui tout en sachant que ces formulations anciennes ne nous disent plus grand chose. L’exemple le plus marquant est celui sur la question de la modalité de présence du Christ dans la Cène : les définitions catholiques et luthériennes (respectivement la notion de transsubstantiation et celle consubstantiation) usent de la notion de substance qui n’a aujourd’hui plus le même sens qu’au 16e siècle. De même la définition calvinienne de la présence spirituelle me semble dépassée car elle présuppose la présence du corps physique du Christ dans le ciel, et repose donc sur une conception tripartite du monde qui n’a plus cour.

Reste alors la question de la présence perpétuelle du Christ dans les espèces, que les protestants rejettent : rappelons que le but premier est de permettre au personnes ne pouvant être présentes à la messe (malades par exemple) de pouvoir communier.

Mais elle aboutit assez vite sur ce qui me semble être une dérive, qu’est l’adoration eucharistique. En ce sens, j’approuve la Concorde de Luenberg lorsqu’elle affirme :

Nous ne saurions dissocier la communion avec Jésus-Christ en son corps et en son sang de l’acte de manger et de boire. Toute considération du mode de présence du Christ dans la cène qui serait détachée de cet acte risque d’obscurcir le sens de la cène.

Mais que signifie cette présence [18] ?

Elle participe assurément de la promesse du Christ de ne pas nous laisser seuls.

1820 Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. »

Mt 18,20 (Bible de Jérusalem)

2820 et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. »

Mt 28,20 (Bible de Jérusalem)

Pour autant, ces deux citations que je vient de citer n’obligent pas à parler d’une présence particulièrement plus importante au moment de l’eucharistie quand d’autre occasion de rassemblement de chrétiens.

Alors ? Il me semble que si on peut parler d’une présence particulière du Christ au moment de l’eucharistie, c’est non seulement à cause de sa fonction communautaire, mais aussi de sa fonction kérygmatique : elle re-mémore l’action du Christ, elle le re-présente.

Elle est aussi présence particulière dans le sens où l’Eucharistie manifeste, ou du moins est censée manifester, le lien d’amour entre les participants. Or ce lien d’amour, n’est-ce pas la présence de Dieu ? « Ubi carita, ubi amor, Deus ibis est » [19] chante-t-on parfois.

Conclusion générale

L’Eucharistie possède de nombreux sens. Il me semble que Catholique, Réformés et Luthériens sont pour le moment parvenus, ou peuvent parvenir rapidement à un consensus différencié [20] sur la présence du Christ dans l’Eucharistie et sur la place de cette dernière dans un culte.

En revanche, la question du ministère me semble toujours délicate. [21].

[1On aurait beaucoup de choses à dire sur ces formules anciennes. Si les expressions utilisées ne sont pas forcément ad hoc pour dire la foi avec les mots d’aujourd’hui, il me semble qu’elles ont l’avantage d’unir tout les participants sur un même texte - je suis assez gêné dans certains cultes protestants où seule une personne dit une « profession de foi », qui n’engage que lui, et qui rompt l’aspect communautaire.

[2En plus du problème de la reconnaissance des ministères, mais qui joue plutôt à mon avis dans l’autre sens, pour la participation d’un catholique à la cène protestante - ceci dit je ne connais pas grand chose en droit canon.

[3Je n’ai assisté qu’à trois cultes protestants, du coup je suis extrêmement prudent quand je m’aventure dans le domaine de la liturgie protestante. C’est pourquoi je met « certains », ne sachant si une règle ou un cas possible seulement.

[4Voir plus loin sur la question du mode de présence.

[5Exception pour le baptême en cas d’urgence, où même un non chrétien peut baptiser.

[6Catéchisme de l’Église Catholique, 1084

[7Le Tourneau, Dominique, Les mots du Christianisme, article « sacrement ».

[9idem

[10Confession d’Ausbourg - article 11.

[11id - article 9.

[12Les deux autres cultes auxquels j’ai assistés en avait une.

[13A ce sujet, je signale l’ouvrage du canonicien Ryussen, Eucharistie et œcuménisme, j’ai assisté à une conférence que l’auteur a donnée au centre Sèvre, et j’ai trouvé que son explication sur le droit canon était très claire. J’espère que le livre l’est aussi.

[14Il m’arrive personnellement de me sentir plus en communion avec certains protestants qu’avec certains catholiques - je pense par exemple à un évêque latino-américain.

[15Ou en bouchon de bouteille recyclée.

[16Confession d’Ausbourg - article 10.

[17La catéchisme est disponible sur Gallica

[18Qui est « réelle » pour les trois confessions sus-citées, contrairement à ce qu’une vulgarisation hâtive – que l’on retrouve par exemple dans les manuels d’histoire – les Calvinistes reconnaissent bien une présence réélle du Christ à l’Eucharistie – mais ils ne « l’enferment » pas dans le pains. La question des Zwingliens est plus nuancée.

[19Où sont amour et charité, là est Dieu

[20Ce mot est très à la mode dans le dialogue œcuménique sur le plan doctrinal, alors je le reprends.

[21Ceci dit, il existe au sein de l’Église Catholique des voix, rares je l’avoue et peu « orthodoxes » qui milite pour une compréhension du ministère plus protestants, c’est à dire qui parle de la prêtrise comme fonction et non comme distinction ontologique face aux laïcs, ce qui ouvre la possibilité de célébration régulière des sacrements par des laïcs


Commentaires

1 Le vendredi 14 août 2015 à 16h45 par Wissam Khawam

Bonjour M. Rouquette,

je fesais de la recherche pour savoir si les Calvinistes croyaient en la vrai presence du Christ corps et âme dans l’Eucharistie et je suis tombé sur votre page, je n’ai pas tout lu pour savoir votre position à ce sujet mais j’ai ces racourcis concernant les miracles eucharistiques dans l’église Catholique, peut être ils vous seront utile :
https://www.youtube.com/watch?v=qU_-Yo56Big
https://www.youtube.com/watch?v=OHXskh9k8tM
http://www.miraclerosarymission.org/lanciano.html

Salutations, Wissam Khawam

2 Le samedi 15 août 2015 à 14h05 par Wissam Khawam

Salutation de nouveau :

voici des racourcis vers des youtube de meilleur qualité et sans erreur de sous-titrage concernant les miracles Eucharistiques dans l’église Catholique
https://www.youtube.com/watch?v=kE2ytX-mUJw
https://www.youtube.com/watch?v=hB8d7R3U41I

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Accueil | Dernier billet | 136 billets | 252 commentaires | Réalisé avec Spip | Hébergé chez All2All