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Maïeul Rouquette

L’affaire Métronome

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mercredi 11 juillet 2012 à 15h43

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Les problèmes soulevés par le livre de Lorànt Deutsch Métronome étaient jusqu’à peu restés confinés dans le monde des historiens.

Avec la demande du groupe Front de Gauche de Paris que la ville cesse de promouvoir ce livre, l’affaire éclate au grand jour. Permettez-moi de donner mon point de vue sur la question.

Avant toute chose, je tiens à signaler que j’ai bien lu le livre, un ami me l’ayant offert, mais que je n’ai pas vu les émissions. Je ne parlerais donc ici que du livre… et du personnage.

Commençons par rappeler ce qui n’est pas reproché à l’auteur.

Il n’est pas reproché à l’auteur de ne pas être un historien de métier

Beaucoup de personnes interviennent dans le domaine historique sans être stricto sensu des historiens de métier, titulaires d’une thèse et étant payés pour faire des recherches historiques. On pense bien sûr aux responsables de musées, à certains vulgarisateurs. Il n’y a jamais eu d’attaque massive des historiens contre ces non historiens.

Bien que le fait de passer son temps à faire de l’histoire aide à faire de l’histoire « correctement », c’est-à-dire en respectant les règles de la discipline historique, constituées notamment par le renvoi aux sources, elle n’est pas une condition indispensable.

Prenons par exemple l’ouvrage de Gérard Boulanger, À mort la gueuse : je défie tous historiens ayant le livre en main de dire que ce livre ne respecte pas la déontologie de l’historien [1]. Pourtant le livre n’a pas été écrit par un historien, mais par un avocat.

Il n’est pas reproché à Lorànt Deutsch de faire de la vulgarisation

Beaucoup d’historiens de métier aimeraient avoir le temps de faire de la vulgarisation. Simplement, dans le système d’évaluations constantes à laquelle les enseignants-chercheurs sont de plus en plus soumis, la vulgarisation ne paie pas.

Rappelons qu’en 2009, lors de la longue grève de l’enseignement supérieur, les enseignants-chercheurs de l’Université de Paris I ont justement « profité » de ces grèves pour sortir de leurs Universités, et faire de la vulgarisation. Ils auraient pu se contenter de faire grève. Ils ont accepté de faire autre choses, ce qui prouve bien qu’il existe un désir chez les universitaires de faire de la vulgarisation.

Simplement, les universitaires ayant une vie à côté de leur métier, on ne peut pas leur demander de faire cela en plus de leur temps de travail.… et de leur système de promotion. Hors entre les cours, le suivi des étudiants, la recherche fondamentale, le remplissage des moult dossiers de financement pour les projets, le temps manque. Alors étant des humains, à part quelques grands altruistes, les universitaires se tournent vers ce qui rapporte en terme de carrière.

Bref, les historiens n’ont rien par principe contre la vulgarisation, bien qu’il puisse exister ici ou là des exceptions.

Toute vulgarisation demande approximation. Elle peut tolérer des non dits. Elle admet aussi l’absence de notes de bas de page. En revanche toute bonne vulgarisation demande d’offrir au public d’aller plus loin. Ainsi, lors d’une conférence que j’ai donnée sur les apocryphes chrétiens, j’ai, à la fin, mentionné les éditions de la Pléiade et quelques revues accessibles de qualités consacrées aux apocryphes. Il n’y a même pas dans Métronome une bibliographie indicative.

Elle peut même tolérer des erreurs, si elles sont inconscientes. D’ailleurs les livres d’historiens « de métier » en contiennent aussi.

En revanche, une vulgarisation qui tordrait volontairement des « faits », non pour simplifier, mais pour aller dans le sens de la thèse de l’auteur, ne pourrait plus être appelée « vulgarisation historique ». Car dans « vulgarisation historique » il y a « historique ».

Je fais moi-même de la vulgarisation en astronomie, en me contentant de mon bac S. Pour autant, je me renseigne auprès des spécialistes pour savoir ce que je vulgarise. Je ne vais pas raconter que le Soleil tourne autour de la Terre, alors même que « sens commun » pourrait me faire penser que oui. Si je le faisais, je ne ferais plus de la vulgarisation astronomique mais … du je-ne-sais-quoi.

Il n’est pas reproché à Lorànt Deutsch d’être royaliste

Tout historien qui se respecte sait qu’il a lui même des opinions politiques, religieuses, philosophiques. Il sait que son propre passé influence sa manière d’interpréter les sources. En revanche, il sait qu’il doit autant que faire se peut se mettre à distance non seulement de ses sources, mais aussi de lui-même. Il sait qu’il ne doit pas tordre des informations historiques pour aller dans le sens de sa vision du monde. Or Lorànt Deutsch le fait.

Je connais moi-même un historien — je tairais ici le nom par respect — qui est royaliste. Cela n’empêche pas que son travail soit reconnu par ses pairs, alors même que ceux-ci connaissent ses opinions.

Passons maintenant à ce qui est reproché à Lorànt Deutsch

En dehors des problèmes factuels, en dehors du fait que l’homme tord les événements pour les adapter à son idéologie (qu’il a le droit d’avoir), le problème majeur reproché à Lorànt Deutsch, c’est de refuser la confrontation.

Celui-ci écrit que son livre est un roman subjectif. Fort bien, tant mieux. Mais alors si tel est le cas, pourquoi, lorsque les historiens rappellent qu’on ne peut s’en servir pour connaître l’histoire, il attaque le « démolissage injuste d’une œuvre de vulgarisation historique ? ».

La raison me semble assez simple : Lorànt Deutsch use de la tactique de la chauve-souris : un coup je suis un oiseau, un coup je suis un mammifère. Je m’explique :
- Face aux historiens faisant une critique historique du livre, l’homme écrit que son livre n’est pas un livre d’histoire, car il le sait lui-même.
- Mais face au grand public, s’il veut que son livre soit vendu (et c’est légitime), il sous titre (sans doute conseillé par son éditeur) « l’Histoire de France au rythme du parisien ». Quant à l’émission « Métronome » elle est classée dans la catégorie documentaire. Une autre émission, sans doute aussi très contestable sur le plan historique (je ne l’ai pas regardée), « Inquisitio » a au moins la politesse de se ranger dans la catégorie fiction.

Bref, Lorànt Deustch esquive les débats. Si on critique son livre, on est dans le tort :
- soit parce que ce n’est pas un livre d’histoire, et dans ce cas, effectivement, les historiens n’ont rien à redire.
- soit parce que c’est un livre de vulgarisation historique, et donc le critiquer revient à empêcher la diffusion de l’histoire. Mais l’histoire, cela contient justement le débat...

Et la demande du PCF / PG ?

Que peut-on dire de la demande du groupe Front de Gauche au conseil de Paris ?

D’abord, il est sain que les politiques s’interrogent sur le bien fondé de subventionner et de mettre en valeur un livre et une émission qui est déjà largement mise en valeur par le système médiatique.

Ensuite, il faut rappeler que la proposition du Front de Gauche, contrairement à ce qu’on a pu écrire, n’était pas d’interdire le livre, mais de cesser de le promouvoir. Le NPA n’est plus aujourd’hui subventionné par l’État : pourtant il n’est pas interdit.

En revanche, on peut regretter que ce soit les élus Front de Gauche qui aient pris cette initiative. En effet, l’accusation de procès Stalinien n’a pas manqué. Que le Stalinisme existe encore ou non au PCF, là n’est pas la question : les élus pouvaient se douter qu’une telle attaque viendrait. Il eut été sans doute plus intelligent, politiquement, que les élus du FDG prennent contact avec d’autres élus, trouvent le temps de les convaincre, et déposent une motion commune.

Et pour l’historien de métier ?

Quel seraient les bilans à tirer pour l’historien de métier ?
- Il importe de s’interroger sur les modalités de publications de livres d’histoire. A l’heure de l’informatique, ne peut-on imaginer de publier des livres sous deux formes : l’une avec tout l’apparat critique de l’historien, l’autre se contentant d’une bibliographie finale, allégée, pour permettre à des lecteurs de les lire sans être rebuté par tout cet apparat ?
- D’autre part il devient vital de se battre pour qu’outre l’enseignement et la recherche, un troisième volet soit inscrit, en pratique, dans les missions des MCF et professeurs : la vulgarisation.

Ps : Je signale un communiqué du CVUH, auquel je ne peux que souscrire.

[1Indépendamment du contenu du livre : un historien qui se respecte sait reconnaître la valeur scientifique d’un livre dans sa méthode, même s’il ne partage pas toujours les analyses et conclusions.


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